Quelques semaines après l’Aïd el‑Adha, Agadir et la région du Souss‑Massa renouent avec l’esprit carnavalesque de Bilmaoun, l’« homme aux peaux » issu de la tradition amazighe pluriséculaire, à la croisée de l’histoire, des croyances et des mutations de la société marocaine contemporaine.
Du 15 au 21 juin, quartiers et places publiques se transforment en scène vivante où se mêlent mémoire ancestrale, création contemporaine et joie populaire.
Un rite ancien aux mille noms
Dans la tradition amazighe, le personnage de Bilmaoun apparaît juste après le sacrifice du mouton, lors de la fête de Tafaska1, équivalent amazigh de l’Aïd al‑Adha.

Il est généralement recouvert de peaux de mouton ou de chèvre, la tête parfois ornée de cornes, le visage noirci ou caché derrière un masque, et armé d’un bâton ou des pattes de l’animal sacrifié.
Les appellations varient selon les régions : Bilmawen ou Biyelmawn en tamazight, Boujloud en arabe dialectal, mais aussi Herma, Chouiekh, Bou‑lbṭayn ou Bou‑hidour dans d’autres terroirs.
Toutes renvoient à « celui qui porte les peaux », ou à une figure de vieil homme grotesque, entre l’humain et l’animal, entre le monde des vivants et celui des forces invisibles.
Etymologie : « l’homme aux peaux » et « celui aux mille visages »
Les sources linguistiques apportent un éclairage intéressant sur le sens profond de cette figure.
En tamazight, Bilmawen dérive de bu (« celui qui possède ») et ilmawen (pluriel de ilm, peau ou cuir), ce qui signifie littéralement « le possesseur de peaux ».
L’expression complète Bilmawen Budmawen ajoute udmawen (visages), donnant l’idée d’un personnage « qui a de nombreux visages », donc d’une identité multiple, changeante, masquée.
En arabe dialectal, le terme Boujloud est une traduction littérale de cette construction : bou (« celui qui a ») et jloud (« peaux »).
Cette convergence linguistique souligne que le cœur du rite repose sur la métamorphose par la peau et le masque, autrement dit la possibilité de sortir de soi pour incarner autre chose : un esprit, un animal, une force de la nature ou une caricature sociale.
De la magie agraire aux survivances carnavalesques
Du point de vue anthropologique, plusieurs chercheurs ont vu dans Bilmaoun une survivance de rites préislamiques liés aux cycles de la nature.
Les ethnologues Emile Laoust ou Edmond Doutté parlaient déjà au début du XXᵉ siècle de « débris de rites magiques berbères », associant Boujloud à la mort de l’hiver, à la résurrection de la végétation et à des pratiques zoolâtriques antérieures à l’islam.
D’autres comparaisons ont été faites avec les Saturnales et Lupercales romaines : des fêtes de fertilité où des hommes vêtus de peaux de bouc parcouraient la ville en fouettant les passants de lanières, pour assurer fécondité et prospérité.
La ressemblance troublante entre ces rituels et la course de Boujloud, frappant légèrement les villageois avec des pattes de mouton, a nourri l’idée d’un très ancien tronc commun méditerranéen des carnavals d’hiver.
Un carnaval marocain à géographie mouvante
Historiquement, des descriptions de ce type de mascarades existent pour de nombreuses villes et campagnes marocaines.
On retrouve des traces documentées de Bilmaoun ou Boujloud à Fès, Marrakech, Tanger, mais aussi dans le Haut‑Atlas, le Rif, les Doukkala ou les régions de Shiadma2.
Le rituel a progressivement reculé dans plusieurs régions sous l’effet combiné de la modernisation, de la réforme religieuse et des politiques de moralisation des espaces publics.
Aujourd’hui, il subsiste surtout sous des formes vivantes dans le Souss‑Massa, le Haut‑Atlas occidental et certains espaces amazighs ruraux, où il reste associé à la fête du sacrifice et à la sociabilité villageoise.
Souss‑Massa : une terre où Bilmaoun a résisté
C’est dans le Souss‑Massa que Bilmaoun s’est le mieux maintenu, alors que la tradition s’éteignait ailleurs.
Autour d’Agadir, à Inezgane, Dcheira, Aït Melloul et dans de nombreux villages de la plaine du Souss,
le personnage continue de parcourir les ruelles, accompagné de jeunes et d’enfants qui collectent quelques pièces en échange d’une tape symbolique épargnant les coups plus appuyés.

Des associations locales se sont structurées pour organiser de véritables carnavals Bilmawn Budmawn, mettant en scène plusieurs groupes costumés, des musiciens et des danseurs sur des parcours définis, avec le soutien des communes et de la région.
Dans ces fêtes, le personnage ancestral cohabite avec des déguisements plus contemporains, inspirés du cinéma, de la télévision ou des réseaux sociaux, ce qui illustre la capacité d’adaptation de la tradition.
Agadir : d’un rite de quartier à un carnaval international
Depuis 2023, Agadir a franchi une étape supplémentaire en inscrivant cette tradition dans un évènement structuré : le Carnaval d’Agadir, présenté comme un concours international qui s’inscrit explicitement dans l’héritage des festivités agricoles appelées Biyelmawn.
Le cortège 2024 a ainsi défilé en centre‑ville, dans le cadre d’un programme plus large incluant exposition photographique et colloque international.
Le carnaval d’Agadir clôture désormais un calendrier de festivités dans les différentes provinces et préfectures du Souss‑Massa pendant les jours de l’Aïd al‑Adha, et accueille des troupes venues d’autres pays africains comme le Bénin, le Togo, la Côte d’Ivoire ou la Guinée.
Cette ouverture internationale transforme un rite local en scène de dialogue entre cultures carnavalesques africaines, tout en renforçant l’attractivité touristique d’Agadir.
Rire, critique sociale et mémoire coloniale
Au‑delà de l’aspect spectaculaire, les chercheurs ont souligné la dimension sociale et politique de Boujloud/Bilmaoun.
Dans le Maroc pré‑indépendance, certains spectacles de Boujloud parodiaient ouvertement la justice, les notables ou l’administration, avec un humour corrosif qui inquiétait les autorités coloniales.
Ces dernières ont parfois tenté de contrôler ou d’interdire ces représentations, craignant qu’elles ne deviennent un lieu de contestation, car le carnaval renverse symboliquement l’ordre établi.
Après l’indépendance, des mouvements réformistes ont également critiqué ces rites, jugés primitifs ou contraires à la morale, ce qui a accéléré leur disparition dans certains milieux urbains.
Le fait que le Souss‑Massa ait conservé cette tradition dit quelque chose d’une résistance culturelle locale, mais aussi de la capacité du rite à se réinventer en privilégiant le registre de la fête et du patrimoine plutôt que celui de la contestation explicite.
Une tradition aujourd’hui discutée… mais patrimonialisée
À l’époque actuelle, Bilmaoun est l’objet de débats récurrents au Maroc : pour certains, il s’agit d’une tradition ancestrale à préserver; pour d’autres, d’une pratique à encadrer voire à bannir.
Les critiques portent tantôt sur la dimension jugée « païenne » ou « superstitieuse » du rite, tantôt sur certains débordements : comportements déplacés derrière le masque, bruit, insécurité ou instrumentalisation commerciale.
Dans le même temps, des collectivités et des acteurs culturels travaillent à la patrimonialisation de Bilmaoun, en l’intégrant à des festivals encadrés, à des projets de mise en valeur du patrimoine amazigh et à des stratégies touristiques régionales.
Dans le Souss‑Massa, le soutien de la région, des communes et d’associations spécialisées permet à la fois de maintenir la fête dans les quartiers populaires et de la faire reconnaître comme un élément de l’identité culturelle locale.
Regard des Belges d’Agadir et de la région
En tant que résidents étrangers ou personnes liées à la Belgique, beaucoup d’entre nous y découvrent Bilmaoun , parfois avec surprise, souvent avec curiosité.
Ce personnage masqué, étrange au premier regard, devient alors une porte d’entrée privilégiée vers la culture amazighe du Souss‑Massa.
Sans chercher à comparer ni à hiérarchiser les traditions, observer Bilmaoun avec nos yeux d’expatriés permet simplement de mieux comprendre la région où nous vivons : son histoire, ses peurs, ses rires, ses débats.
Signification actuelle : identité, tourisme et transmission
Aujourd’hui, cet évènement représente plusieurs choses à la fois : un rite saisonnier lié à Tafaska, un carnaval populaire, un marqueur identitaire amazigh et un levier de développement touristique pour le Souss‑Massa.
Pour une grande partie de la population locale, il reste d’abord un moment de joie partagée, où l’on rit des peurs, où l’on brouille les frontières entre générations, et où l’on revisite la mémoire des anciens au cœur même de la ville moderne.
En parallèle, son inscription dans des carnavals organisés, des colloques et des programmes culturels fait de Bilmaoun un patrimoine en cours de formalisation, qui doit négocier en permanence avec les attentes de la société, les sensibilités religieuses et les enjeux économiques.
La question centrale devient alors : comment transmettre cet héritage aux plus jeunes – y compris aux enfants de la diaspora – sans le figer ni le vider de sa force subversive et poétique?
Sources : Le carnaval de Bilmawen, une tradition amazighe ancestrale, Bilmawen, l’esprit carnavalesque du monde berbère au Maroc, Diapo. D’où vient « Boujloud », cette fête populaire menacée de disparition?, Survivances carnavalesques au Maroc, Carnaval Bilmawn Bodmawn, 🇲🇦-Découvrez le Boujloud, Carnaval marocain annuel, Boujloud : Tradition ancestrale ou controverse contemporaine ?, Tafaska : le nom amazigh de l’Aïd al-Adha, dérivé de la Pâque, Boujloud 2025 : entre rite amazigh et grande fête populaire
- En tamazight, cette fête est appelée « Tafaska », un nom directement inspiré d’une fête dont les Amazighs étaient déjà familiers bien avant l’islam : la Pâque. En Afrique de l’Ouest, ce nom est devenu « Tabaski ». ↩︎
- Les Chiadma sont une tribu arabo-berbère composée d’un élément arabe, et d’un élément berbère (fractions Regraga et Meskala) établie sur la côte atlantique du Maroc dans la région entre Safi et Essaouira. ↩︎


