Ce week-end, au Maroc, les horloges vont encore faire un petit pas de danse.
Dans la nuit de dimanche, à 3h du matin, il sera… 2h. Le Royaume repasse à l’heure GMT, comme chaque année à l’approche du Ramadan.
Quelques semaines plus tard, nouvelle chorégraphie : on reviendra à GMT+1, notre heure “habituelle”.
Entre‑temps, les administrations adopteront l’horaire continu de 9h à 15h, et toute la vie du pays se calera sur le rythme du jeûne.
On s’y est habitués, on règle nos téléphones, on râle un peu, on plaisante beaucoup… mais au fond, une question dérangeante demeure.
Pourquoi change‑t‑on encore d’heure en 2026 et à quoi cela sert‑il vraiment, ici comme ailleurs ?
Officiellement, depuis 2018, le Maroc vit en permanence à l’heure GMT+1, une heure “gagnée” sur le soleil, censée apporter plus de stabilité pour l’économie, les écoles et les administrations, après des années de va‑et‑vient saisonnier.
Mais pendant le Ramadan, le pays fait une entorse : retour à l’heure légale GMT, histoire que le jeûne et les heures de prière tombent à des moments un peu plus “vivables” pour des millions de personnes.
C’est là qu’il faut rappeler une évidence trop souvent oubliée : Ramadan = lune avant tout.
Le calendrier religieux, lui, ne connaît ni les décrets ni les fuseaux horaires administratifs. Le début et la fin du mois sacré dépendent de l’apparition du croissant lunaire, et les horaires du jeûne comme des prières sont calculés par rapport à la course du soleil et aux phases de la Lune.
Que l’État décrète qu’il est 18h ou 19h ne change rien au coucher du soleil ; ce qui change, c’est seulement le chiffre affiché sur la montre.
Le retour à GMT n’est donc pas une décision “religieuse” à proprement parler, mais une réponse pratique et sociale à un calendrier lunaire immuable : on ajuste l’heure légale pour que ce mois lunaire, avec ses horaires très précis, s’inscrive mieux dans nos journées modernes de travail, d’école et de transports.
Le Maroc utilise ainsi l’outil de l’heure légale comme un bouton d’ajustement social et religieux.
L’heure devient un curseur pour rapprocher les horaires officiels du rythme réel de la vie pendant le Ramadan. Pendant quelques semaines, les administrations, les établissements publics et les collectivités passent à un horaire continu de 9h à 15h, pour tenir compte de la fatigue du jeûne et des nouveaux rythmes familiaux. Les usagers doivent réorganiser leurs démarches, souvent se dépêcher pour ne pas se faire surprendre par la fermeture de 15h, tandis que les entreprises privées jonglent entre contraintes administratives, attentes des clients et réalité du terrain.
En filigrane, c’est une question simple qui se pose : est‑ce à la société de s’adapter à l’horloge, ou à l’horloge de s’adapter à la société ?
Pendant que le Maroc avance, recule et s’adapte, le reste du monde se pose les mêmes questions.
La carte du changement d’heure est beaucoup moins uniforme qu’on ne l’imagine.
Une minorité de pays seulement pratique encore la bascule saisonnière, tandis qu’un nombre croissant d’États a tout simplement dit stop.
Chine, Russie, Turquie, Ukraine, Égypte, Tunisie, Afrique du Sud, Mexique, Brésil et bien d’autres ont renoncé à l’heure d’été après l’avoir testée, considérant que le jeu n’en valait plus la chandelle. Au total, des dizaines de pays sont revenus à une heure fixe toute l’année, jugeant que les bénéfices étaient trop faibles au regard des désagréments.
À l’inverse, des régions entières s’accrochent : l’Union européenne continue, malgré un débat récurrent et impopulaire, à avancer et reculer ses horloges deux fois par an, le dernier dimanche de mars et d’octobre.
En Amérique du Nord, États‑Unis et Canada maintiennent le système, avec quelques États rebelles restés à l’écart.
L’Australie, elle, offre une mosaïque où certains États changent d’heure et d’autres pas.
Le Maroc occupe une position intermédiaire : une heure quasi permanente (GMT+1), mais modulée pour le Ramadan, à mi‑chemin entre les pays qui ont figé définitivement l’heure et ceux qui continuent la valse des pendules.
Et l’Europe, a‑t‑elle vraiment renoncé au changement d’heure ? Pas encore.
On l’a beaucoup lu, beaucoup entendu, mais dans les faits, la mécanique est toujours là .
En 2019, le Parlement européen a voté le principe de la fin du changement d’heure, avec l’idée que chaque pays choisirait une fois pour toutes entre heure d’été ou heure d’hiver permanentes.
Puis sont arrivées la pandémie, d’autres priorités politiques, des désaccords entre États sur l’heure à conserver, et le dossier est resté en suspens.
Depuis, le sujet revient régulièrement dans les couloirs de Bruxelles, certains responsables évoquant même 2026 comme horizon possible pour en finir avec les aiguilles qui avancent et reculent.
Mais rien n’est acté, et, pour l’instant, des millions d’Européens continuent de vivre au rythme de cette vieille habitude, à contrecœur pour beaucoup.
Pour comprendre d’où vient cette coutume, il faut remonter un siècle en arrière.
L’heure d’été n’a pas été inventée pour embêter les lève‑tôt ou les couche‑tard.
Elle est née dans un monde de charbon, de bougies et de lampes à incandescence. Dès le XVIIIᵉ siècle, Benjamin Franklin évoque avec humour l’idée d’économiser des chandelles en se levant plus tôt en été.
Mais c’est surtout pendant la Première Guerre mondiale que le système est mis en place à grande échelle : l’Allemagne, puis la France et d’autres pays avancent l’heure pour économiser le charbon, indispensable à l’effort de guerre.
L’heure d’été revient ensuite pendant la Seconde Guerre mondiale, toujours pour les mêmes raisons.
Dans les années 1970, le choc pétrolier relance la mesure : face à la flambée du coût de l’énergie, la France et d’autres pays réinstaurent le changement d’heure pour mieux coller à la lumière du jour et réduire leurs besoins en éclairage et en chauffage. À l’époque, l’équation est simple : se rapprocher du soleil pour allumer plus tard et consommer moins.
Plus de cent ans après, la question est donc inévitable : est‑ce que ça marche encore ?
La réponse est nuancée.
Oui, on économise toujours un peu d’énergie, en particulier sur l’éclairage, mais bien moins qu’autrefois.
Les ampoules basse consommation et les LED ont fait fondre la part de l’éclairage dans la facture électrique, tandis que de nouveaux usages, comme la climatisation ou les infrastructures numériques, ont pris le relais.
Dans certains pays chauds, l’heure d’été peut même conduire à plus de climatisation en fin de journée, annulant une partie des gains espérés.
À l’échelle d’un réseau électrique national, les économies restent visibles ; à l’échelle du citoyen, elles deviennent presque invisibles.
En parallèle, les effets secondaires du changement d’heure sur la santé et la sécurité sont de mieux en mieux documentés.
Nos corps ne se “mettent pas à jour” aussi facilement que nos smartphones.
Le passage d’une heure à l’autre perturbe l’horloge interne, dérègle le sommeil, fatigue les organismes fragiles, rend les matinées plus difficiles, les soirées plus longues et brouille parfois la concentration.
Certaines études évoquent des pics de certains événements de santé après la bascule, même si les chercheurs ne sont pas toujours d’accord sur l’ampleur exacte de ces effets.
Sur les routes, on observe, dans plusieurs pays, un léger surcroît d’accidents dans les jours qui suivent le changement d’heure, notamment lorsque la nuit tombe plus tôt et surprend piétons et automobilistes.
Rien de spectaculaire à l’échelle individuelle, mais suffisamment pour être visible dans les statistiques d’une population entière.
Au Maroc, le débat prend une couleur particulière.
Ici, l’heure n’est pas seulement une affaire d’économies d’énergie ou de synchronisation avec l’Europe, c’est aussi une question de Ramadan, de rythme social et de vie familiale.
En choisissant de rester en GMT+1 permanent tout en revenant à GMT pendant le mois sacré, le pays envoie un double message : on veut une heure stable pour l’économie, les transports et l’école, mais on reconnaît qu’au moment où la lune dicte un autre tempo, c’est à l’heure officielle de s’adapter. L’heure GMT, elle, n’est qu’un outil humain pour rendre ce mois‑là plus vivable.
Et maintenant, que devrait‑on faire?
Continuer à bricoler nos horloges pour quelques miettes d’économies d’énergie, au risque de dérégler chaque année le sommeil et les habitudes de millions de personnes ?
Au contraire, assumer pleinement que l’heure est un choix de société, presque un choix de civilisation : décider une bonne fois pour toutes si l’on préfère la lumière du matin ou celle du soir, la fidélité à l’heure solaire ou la flexibilité sociale, la stabilité tout au long de l’année ou l’ajustement périodique ?
Peut‑être que la vraie question n’est plus de savoir s’il faut rester à GMT, GMT+1, heure d’été ou d’hiver, mais de se demander comment on veut organiser notre temps collectif : par des décrets sur les aiguilles, ou par des horaires de travail, d’école et de commerce plus souples, mieux adaptés à nos réalités climatiques, économiques et, au Maroc, religieuses.
En attendant que ce débat soit tranché, les aiguilles continuent de danser, et chaque changement d’heure nous rappelle qu’entre la lune, le soleil et les horloges, c’est encore nous qui essayons tant bien que mal de suivre le rythme.
Source : L’heure d’été permanente : le coût humain d’un choix économique


