Nous sommes en 2026 dans un monde traversé de tensions récurrentes et une question éternelle émerge : la paix n’est-elle qu’un répit fragile, ou une condition sine qua non pour l’épanouissement humain ?
Cet article de réflexion ne traite pas des crises politiques contemporaines. Il vise plutôt à explorer, à travers le temps et les cultures, la valeur profonde et universelle de la paix – et à poser, en silence, les questions qui devraient nous habiter, chacun, face à l’instabilité croissante du monde.
Inspiré par l’ouvrage L’Homme en guerre. Psychologie du soldat du psychiatre militaire Patrick Clervoy, cet article de réflexion explore non pas les contingences politiques des conflits, mais l’état d’esprit forgé par l’implication dans la guerre – et sa contrepartie nécessaire, la paix.
À travers les confidences recueillies par Clervoy auprès de soldats confrontés à la boue, au sang et à l’absurdité du combat, se dessine un portrait psychologique universel : la guerre altère irrémédiablement l’individu, rendant la paix non seulement un idéal collectif, mais une urgence vitale pour la santé physique, mentale et la stabilité existentielle.
L’ombre psychique de la guerre : une transformation irréversible
Patrick Clervoy, après quarante ans au service des armées, décrit avec une précision clinique : comment l’épreuve du feu métamorphose l’homme. « Celui qui a connu l’épreuve du feu […] vit avec ces images », note-t-il, soulignant un harcèlement permanent du souvenir qui resurgit sous forme de cauchemars ou de flashs diurnes. Le soldat, même indemne physiquement, porte en lui une fracture : son cerveau « réinjecte » ces séquences traumatiques, parfois des années plus tard, déclenchées par un événement anodin. Cet état d’esprit – un mélange de sidération, de désensibilisation et d’hypervigilance – n’est pas l’apanage des champs de bataille ; il imprègne la vie civile, érodant la sérénité quotidienne.
Comme un individu ordinaire, propulsé dans l’horreur, doit surmonter son inhibition instinctive à tuer. Des études historiques, comme celles sur la bataille de Gettysburg, révèlent que seuls 10% des soldats visent efficacement, les autres tirant à côté ou en l’air par un réflexe moral profond.
Cette lutte intérieure génère une tension viscérale : remords post-action, peur contagieuse à dompter par le fatalisme ou l’alcool, paralysie psychique face à l’horreur.
Clervoy évoque des soldats « pétrifiés », yeux fixes tandis que des mouches rampent sur leurs cils, un état neurologique laissant des « cicatrices » sur le tissu nerveux, propices à des troubles anxieux à vie.
Ici, la guerre n’est pas qu’un intervalle violent ; elle installe un ethos1 de menace permanente, où la paix apparaît comme une illusion éphémère.
Santé physique et mentale : le corps et l’âme à l’épreuve
Au niveau personnel, la guerre ravage la santé sous ses aspects les plus intimes.
Physiquement, l’adrénaline chronique et le stress aigu altèrent le système immunitaire, favorisant maladies cardiovasculaires et troubles du sommeil persistants.
Mentalement, le syndrome de stress post-traumatique (PTSD), documenté depuis le Vietnam, fige les souvenirs sensoriels en boucles infernales : odeurs de poudre, cris, sang.
Clervoy insiste : ces séquences ne s’effacent pas ; elles resurgissent, transformant la paix en terrain miné.
L’état d’esprit généré par le conflit amplifie ces vulnérabilités.
Le soldat apprend à « neutraliser » plutôt qu’à tuer, à « délivrer le feu » sur une « cible », un euphémisme linguistique masquant l’horreur.
Mais cette dissociation cognitive laisse des séquelles : addictions pour anesthésier la peur, suicides quand le tissu social se défait – aux États-Unis, 6 000 vétérans par an entre 2008 et 2016, dépassant les morts au combat en Irak et Afghanistan. En Europe, les chiffres sous-estimés soulignent une réalité similaire : un taux suicidaire supérieur à la moyenne nationale.
Sans se focaliser sur le sort des vétérans, cet héritage psychique touche quiconque impliqué – civil ou militaire – dans la spirale guerrière, rendant la paix un antidote essentiel pour restaurer l’équilibre neurochimique et émotionnel.
Stabilité de vie : l’absurdité et la quête de sens
La stabilité personnelle s’effondre sous le poids de l’absurdité guerrière.
Clervoy relate des mutineries nées du sentiment d' »inutilité » : soldats refusant des ordres perçus comme dépourvus de sens stratégique, préférant risquer la mort honorable à une perte vaine.
Cet état d’esprit – doute existentiel face à des massacres civils, enfants tués, familles détruites – mine la confiance en l’autorité et en soi.
De retour en civil, l’homme porte « la certitude que la paix n’est qu’un intervalle entre deux guerres« , une vision cynique où le mal rôde éternellement.
Vers une paix active : impératif humain et mondial
Une réflexion sur la valeur universelle et intemporelle de la paix
La nécessité de la paix ne date pas d’hier. Elle traverse l’histoire humaine comme une aspiration constante, formulée différemment selon les cultures et les époques, mais singulièrement convergente dans ses fondements.
Les grandes sagesses philosophiques et spirituelles du monde reconnaissent une vérité commune : la paix intérieure est le fondement de toute stabilité collective.
Le stoïcisme antique enseignait que le bonheur réside dans la vertu, l’acceptation du destin et la maîtrise de soi – non dans la conquête ou la domination.
L’épicurisme, contredisant une idée reçue, ne prônait pas la débauche mais la tranquillité de l’âme par le choix raisonné des plaisirs stables et l’amitié.
Le bouddhisme, lui, décrit la paix intérieure comme « un refuge de l’âme, un espace sacré au sein de votre esprit où les tempêtes extérieures ne peuvent pénétrer ».
L’hindouisme envisage la paix comme une énergie créatrice, née du détachement et de la liberté face aux attachements qui tourmentent.
Ces traditions, séparées par des millénaires et des continents, convergent sur un point essentiel : la paix n’est pas l’absence de conflits, mais la capacité à résoudre les tensions sans détruire ce qui nous rend humains.
Le philosophe grec Héraclite comprenait déjà que « le conflit est père de toutes choses » – non pas en promouvant la destruction, mais en reconnaissant que la dynamique, la transformation et l’harmonie naissent de la résolution pacifique des contraires. La vraie sagesse, pour Héraclite, consistait à chercher l‘harmonie à travers la compréhension mutuelle, non par l’annihilation de l’adversaire.
À Athènes, le dramaturge Aristophane plaidait pour que l’éducation des enfants valorise la vie et le bien-vivre plutôt que la préparation guerrière. Car il avait saisi une leçon universelle : la paix n’est pas seulement morale, elle est aussi économiquement et socialement supérieure. Une communauté en paix peut cultiver les arts, le commerce, la famille – tandis qu’une communauté en guerre consomme ses ressources à détruire.
L’éthicien et dramaturge grec Eschyle enseignait que « tout ce qui est démesuré finit par échouer« .
Cette leçon traverse les âges : les empires qui se croient invincibles, qui croient que la force seule peut résoudre les conflits, chutent inévitablement.
À l’inverse, ceux qui acceptent l’équilibre, la réciprocité et le respect mutuel construisent des paix durables.
Le cycle réitéré : une loi ou un choix ?
L’écrivain autrichien Karl Kraus, confronté aux horreurs du XXe siècle, observait que « la fabrication du mythe de la guerre avait empêché de se rendre compte que celle-ci n’avait pas disparu purement et simplement avec la paix et continuait en réalité à agir sur les esprits et les comportements« .
Autrement dit, le cycle guerre-paix-guerre est réel, mais non métaphysiquement inévitable. Il peut être interrompu par une transformation collective des esprits.
Einstein posa cette question existentielle à Freud : « Y a-t-il un moyen de délivrer l’humanité de la menace de la guerre ? » La réponse de Freud reste d’une actualité saisissante : renforcer Eros – l’énergie de création, d’amour et de liaison – aux dépens de Thanatos, l’énergie de destruction et de mort. Et pour cela, miser sur l’effort culturel, car « l’homme cultivé est moins soumis aux actes instinctifs et aux réactions impulsives ».
Autrement dit, l’humanité ne peut pas supprimer le penchant humain à l’agressivité – ce serait nier la nature humaine elle-même. Mais elle peut le canaliser.
L’éducation, la connaissance, la culture permettent de transformer l’agressivité naturelle en créativité, en compétition pacifique, en débat d’idées rigoureux.
Le modèle de la réconciliation : preuve de l’universel
L’une des illustrations les plus puissantes de cette transformation collective réside dans la réconciliation franco-allemande de 1958, initiée par de Gaulle et Adenauer.
Deux peuples ayant versé le sang pendant un siècle – trois guerres, des générations de haine – ont choisi de « tendre la main« , de rétablir les liens, de se réconcilier. Ce n’était pas inévitable. C’était un choix politique lucide, fondé sur la reconnaissance mutuelle et le pardon.
Le résultat ? « Une génération entière d’individus n’a pas connu de conflit mondial » en Europe.
Ce succès s’est consolidé par des institutions communes, des projets partagés, une ouverture des mémoires respectives l’une à l’autre. L’Europe, malgré ses imperfections actuelles, demeure « le seul ensemble culturel capable de s’entendre sur des objectifs de paix durable ».
Ce modèle prouve que l’abstrait devient concret, que l’universel peut s’incarner.
Lorsque les peuples acceptent de dépasser « les passions historiques et sacrées pour partager un destin commun basé sur la raison », la paix devient possible. Et cette paix n’est pas stagnante ; elle est dynamique, créatrice, générant prospérité et liberté.
La jeunesse face à la nécessité : un piège silencieux
Cependant, il faut aussi évoquer une dimension souvent occultée du cycle guerre-paix : comment les jeunes en viennent à s’engager dans la guerre, non par idéalisme guerrier, mais par une absence d’alternatives visibles.
En 2025, la Belgique envoie des lettres nominatives à 150 000 jeunes de 17 ans, les invitant au service militaire volontaire avec une promesse de 2 000 euros nets par mois.
Ces jeunes, statistiquement, sont issus de milieux populaires, de quartiers pauvres des grandes villes, confrontés à un horizon professionnel bloqué.
Aux États-Unis, les deux-tiers des jeunes recrutés dans les armées proviennent de familles avec des revenus inférieurs à 50 000 dollars. Ce n’est pas un hasard : c’est une stratégie structurelle.
En France, des études sociologiques menées dans les centres de recrutement mettent en lumière une réalité crue : ces jeunes ne « rêvent » pas de guerre, ils cherchent une issue économique.
Le métier militaire offre ce que la société civile leur refuse : un salaire stable, un contrat de travail, une hiérarchie claire, une communauté. Pour un jeune sans diplôme, issu des banlieues, confronté au chômage ou aux contrats intérimaires précaires, l’armée devient « un second choix acceptable ».
Mais c’est un piège. Car ce qui les attire – la stabilité économique – crée précisément les conditions psychologiques que Clervoy décrit : l’individu devient « chair à canon », instrumentalisé par un système qui exploite sa pauvreté.
Un jeune qui s’engage à 18 ans pour sortir de la misère ne sait pas qu’il accepte également les traumatismes irréversibles, les cauchemars, l’isolement social au retour, voire le suicide futur.
Il y a là une question morale sourde : Que choisit réellement ce jeune ?
Son agentivité2 ou sa nécessité économique ? Et la société qui lui propose l’armée comme seule voie de stabilité – plutôt que l’éducation, le logement, l’emploi civil bien rémunéré – ne reproduit-elle pas la machine de guerre par la pauvreté ?
Des jeunes belges, interrogés en 2025, disent clairement : « On veut des emplois stables, avec un revenu digne, qui permet de se payer un logement et de construire sa vie. » Ils n’ajoutent pas : « Envoyez-nous à la guerre. »
Un dépassement nécessaire de la fatalité : questions qui habitent
L’une des conclusions les plus sombres que tire Clervoy de son expérience est que « le vétéran vit avec la certitude que la paix n’est qu’un intervalle entre deux guerres« .
Mais en est-on vraiment sûr ? Chacun d’entre nous ne porte-t-il pas, silencieusement, une part de cette certitude ?
Pas comme soldat, peut-être, mais comme être vivant face aux tensions qui structurent notre époque. Et comment nomme-t-on cette part ? Pessimisme ? Réalisme ? Expérience ?
Avant même de se demander « que doit faire la société ? », peut-être y a-t-il d’abord un questionnement plus intime qui monte, un questionnement patient, privé, qui change selon chacun.
Et peut-être que cette transformation intérieure, vécue par chacun différemment, constitue l’une des sources invisibles de la paix collective.
Conclusion : la paix comme horizon, non comme intervalle
Clervoy rappelle les vers du poète François Villon : « Vous, frères humains qui après nous vivez, n’ayez les cœurs contre nous endurcis. » Cette supplication du vétéran aux générations futures est un cri : ne reproduisez pas nos cicatrices, ne perpétuez pas la logique guerrière qui nous a brisés.
La paix n’est pas une faiblesse, c’est une force. Elle n’est pas naïveté, c’est lucidité.
« Seuls les morts ont vu la fin des guerres », dit un proverbe anglais cité par Clervoy.
Mais les vivants peuvent choisir de transformer le sens de leur propre histoire, de rediriger leur agressivité vers la création, de reconnaître dans le visage de l’autre l’appel d’une responsabilité qu’aucune institution ne peut nous dicter.
Source : «Le vétéran vit avec cette certitude que la paix n’est qu’un intervalle entre deux guerres.», L’insupportable permanence de la guerre., 150 000 jeunes dans le viseur de la Défense.Davos 2026 : les tensions géo-économiques, le risque ultime.,
- L’éthos désigne d’abord le lieu familier, la demeure d’un individu, mais aussi le caractère habituel, la manière d’être, l’ensemble des habitudes d’une personne. Il se rapproche du comportement. ↩︎
- Le terme agentivité, emprunté à l’anglais agency et formé sur la racine latine agere, désigne la propriété d’un individu, d’une machine ou d’un groupe d’être la source d’actions ayant des effets sur le monde. Il renvoie à un concept transversal, mobilisé aussi bien en psychologie, en phénoménologie qu’en sciences sociales et en philosophie de l’action. More at Wikipedia (FR) ↩︎


